Trente-deux ans après le génocide rwandais, la justice française vient de condamner le médecin rwandais Eugène Rwamucyo, 67 ans, à vingt-sept ans de réclusion criminelle pour « complicité de génocide » au Rwanda. Il lui est reproché d’avoir supervisé l’ensevelissement des cadavres à Butare. Journaliste indépendant, fondateur de SIBIKAN média, le Béninois Olivier Dossou Fado a assisté à plusieurs audiences. Le 17 juillet, il était là. Il donne sa lecture. INTERVIEW.
Dans quelles circonstances avez-vous connu Eugène Rwamucyo?
J’ai connu Eugène Rwamucyo à l’occasion d’un « Café politique » que nous avons organisé en mai 2023 à Bruxelles. La Britannique Michela Wrong, auteure de l’ouvrage « Rwanda. Assassins sans frontières » était l’invitée d’honneur. Eugène Rwamucyo est venu en compagnie de quelques proches. Cet événement a fait l’objet de menaces et de censure de la part des activistes du régime de Kigali. Ces derniers ont tenté par tous les moyens de faire interdire cette manifestation initialement prévue à « L’Horloge du Sud », à Ixelles.
On se souvient des appels anonymes reçus par le responsable de cet établissement…
En effet, le gestionnaire des lieux, en l’occurrence feu Ken Ndiaye, nous a fait part à 21h00 des pressions qu’il recevait avant de nous exhorter à trouver un autre point de chute. Ce qui sera fait. Malgré cette organisation « chaotique », la salle trouvée à la Place Annessens était comble. En plein débat, des activistes du régime rwandais ont tout fait, par des appels anonymes, pour obtenir l’annulation de l’activité. Les responsables de cette nouvelle salle sont venus nous faire de leur intention de faire annuler cette réunion arguant Au motif que Michela Wrong était, selon eux, une « négationniste ». Nous leur avons dit que c’était faux. En ajoutant que Madame Wrong ne faisait l’objet d’aucune poursuite judiciaire.
Depuis quand suivez-vous la situation dans l’Afrique des Grands Lacs?
Cela fait vingt ans déjà que je me documente sur cette partie du continent. J’ai commencé à suivre la guerre au Zaïre de Mobutu en mai 1997. De l’autre côté du fleuve Congo, j’ai suivi par la suite la chute de Pascal Lissouba en septembre 1997, renversé par les miliciens « Cobras » Denis Sassou Nguesso, allié aux réseaux Elf et Françafrique comme on le sait. Je me suis intéressé à cette situation pour comprendre la reconfiguration géopolitique qui s’opérait dans ces pays. De fil en aiguille, j’ai eu à m’intéresser à la crise au Rwanda et au Burundi. Sans omettre la Tanzanie, le Kenya et l’Ouganda. Toutes ces démarches m’ont permis d’avoir une vue globale.
Parlons du procès…
En première instance, la Cour d’Assises de Paris a infligé à Eugène Rwamucyo une peine de vingt-sept ans. Le ministère public avait requis trente ans. L’accusé a interjeté appel. Au final, il a écopé de la même peine : de vingt-sept ans de réclusion criminelle. Le verdict a été rendu le 17 juillet pour participation à une entente en vue de commettre le crime de génocide, crime contre l’humanité, complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité.
Quel a été le raisonnement logique mené par le juge en guise de motivation?
Je ne peux pas me prononcer sur la motivation de la Cour.
Vous n’avez pas pris connaissance de l’Arrêt de la Cour d’Assises? C’est dans les « attendus » qu’on aurait perçu le raisonnement du juge…
Je n’ai pas encore le document sous la main. Pour des raisons personnelles, je n’ai pas pu assister au verdict rendu en appel. En revanche, j’ai assisté au procès en première instance. Pour des raisons indépendantes de ma volonté, je n’ai pas assisté au procès en appel. Fondamentalement, rien n’a changé.
Docteur Eugène Rwamucyo
Votre réaction après le verdict…
On était en face d’une grande comédie. Un procès politique.
L’intention est un élément essentiel dans toute infraction. Il est reproché à l’accusé d’avoir ordonné l’ensevelissement des cadavres « pour dissimuler des preuves ». Cette volonté a-t-elle été démontrée dans le chef de Rwamucyo?
Ce procès n’a rien d’un procès basé sur le droit. C’est une fumisterie. Et ce pour au moins trois raisons. D’abord, il est poursuivi pour deux charges. Premièrement, d’avoir fait ensevelir les corps au mépris de toutes les règles d’hygiène et de sécurité sanitaire. Deuxièmement, il « aurait » participé à une réunion « qui aurait » eu lieu le 15 mai 1994 aux côtés de l’ancien Premier ministre de Transition, Jean Kambanda. Durant cette rencontre, M. Kambanda « aurait » tenu un discours extrémiste et génocidaire. Eugène Rwamucyo, « aurait » renchérit sur les propos de M. Kambanda. Il convient de rappeler que le président Juvénal Habyarimana et son état-major avait péri dans l’attentat du 6 avril 1994. L’accusation n’a pas pu démontrer le lien de causalité entre lesdits propos tenus par Jean Kambanda et Eugène Rwamucyo à l’Université de Butare, où le médecin était enseignant, et les massacres qui s’en sont suivis.
On a appris que les témoins à charge venaient directement du Rwanda…
Les témoins à charge présents au procès ont été convoyés depuis Kigali. Nous parlons bien de tueries qui ont eu lieu en 1994. Lesdits témoins n’étaient même pas capables d’identifier M. Rwamucyo dans la salle. Ils ne connaissaient pas ce dernier. Leurs dépositions étaient contradictoires et décousues en ce qui concerne les dates et les faits. Pire, un des témoins à charge est allé jusqu’à disculper l’accusé en disant: « Je demande l’asile en France parce que tout ce que je viens de raconter est un mensonge. On m’a contraint de le faire. Si je rentre à Kigali, on va me tuer ». En réalité, lorsqu’il y a eu des milliers de morts à Butare, les services publics ont fait appel au Dr Rwamucyo pour évacuer les cadavres. Ce dernier s’était impliqué pour qu’on procède à l’ensevelissement des corps à la hâte de peur de provoquer une épidémie de grande ampleur. Il était dans son rôle de médecin spécialiste de l’hygiène et la santé publique. Si on était dans un procès sérieux, M. Rwamucyo aurait été acquitté. L’accusation n’a pas été en mesure de démontrer au-delà de tout doute raisonnable la culpabilité de ce dernier. On attend toujours la tenue du premier procès à l’encontre des responsables du FPR (Front patriotique rwandais) qui ont commis des atrocités contre notamment les Hutus modérés.
Voulez-vous dire que la justice française a été complaisante?
Au risque de me répéter, on a assisté à un procès politique.
Que compte faire M. Rwamucyo?
Selon les membres de son équipe de défense, il compte introduire le pourvoi en cassation. Il semble que c’est déjà fait. Je tiens à ajouter un élément capital. Au niveau tant des Nations Unies que du TPIR (Tribunal pénal sur le Rwanda à Arusha), l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana est retenu comme étant l’élément déclencheur du génocide. Que voit-on? On traque des intellectuels qui ont la caractéristique d’être des élites Hutu. Comment expliquer que la justice française ait enterré le dossier relatif à l’assassinat de Juvénal Habyarimana et surtout des membres d’équipages du Falcon présidentiel qui étaient Français. Le dossier est classé sans suite sous l’autel d’une réconciliation entre la France et Kagame.
Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi