Alors que la RDC fait face à de profonds défis sécuritaires et institutionnels, le débat sur le dialogue national ressurgit au cœur de l'actualité. Loin d'être un simple outil de partage du pouvoir entre élites politiques, le dialogue doit être réhabilité comme une science et une coutume républicaine. À travers ce texte, l'auteur lance un plaidoyer urgent pour l'intégration systématique de la notion de dialogue dans les programmes d'enseignement nationaux, afin de substituer définitivement la force des idées à la barbarie des armes dès le bas âge.

La République Démocratique du Congo traverse une période charnière de son histoire politique, marquée par des débats intenses sur la nécessité d'un dialogue national face à la crise sécuritaire persistante à l'Est et aux tensions institutionnelles. Dans ce contexte, le mot « dialogue » s'impose de nouveau au cœur de l'actualité. Pourtant, ce concept est trop souvent galvaudé, perçu par l'opinion publique comme un simple instrument de repositionnement ou une occasion pour la classe politique de « se partager le gâteau ». Face à cette crise de confiance, un changement radical de paradigme s'impose : le dialogue n'est pas une faiblesse, c’est une science, une culture et l'unique voie pacifique de résolution des crises sociales.

Pour comprendre la puissance de cet outil, il faut revenir à son origine. Étymologiquement, le mot « dialogue » vient du grec ancien dialogos, composé du préfixe dia- (qui signifie « à travers », « par le milieu ») et de logos (qui renvoie à la « parole », au « discours », mais aussi à la « raison »). Le dialogue n'est donc pas une simple juxtaposition de monologues ou un bavardage stérile. C'est le cheminement de la raison à travers la parole partagée. Il implique que la vérité n'est pas détenue par un seul individu, mais qu'elle se co-construit dans l'espace qui sépare et relie les interlocuteurs.

Sur le plan de la théorie et des sciences humaines, la littérature consacrée à l'espace public et à l'échange d'idées nous offre des clés d'analyse fondamentales. Le philosophe et sociologue Jürgen Habermas, à travers sa monumentale théorie de l'« agir communicationnel » et son concept d'« éthique de la discussion », définit le dialogue authentique comme une activité communicationnelle orientée vers l'intercompréhension, où les participants mettent de côté leurs rapports de force pour se soumettre uniquement à « la force du meilleur argument ». Selon Habermas, une société ne peut prétendre à la démocratie que si elle offre un espace où la parole libre permet de légitimer les normes collectives. Cette approche entre en résonance directe avec la pensée politique d'Hannah Arendt, pour qui la politique est par excellence le lieu de la parole et de l'action commune. Arendt nous rappelle que la violence commence précisément là où la parole perd son pouvoir. Pour elle, le dialogue est l'antidote à la tyrannie et à l'effondrement social, car il préserve la pluralité humaine, c'est-à-dire le fait que des hommes distincts vivent ensemble et partagent le monde sans s'entretuer. En convoquant cette littérature, on comprend que le dialogue ne doit pas servir à imposer sa puissance ou à négocier des privilèges individuels, mais à rechercher ensemble l'utilité collective et le bien commun.

Cette vision d'un dialogue scientifique et structurel s'oppose radicalement aux dérives politiciennes que dénonçait déjà avec lucidité le professeur Célestin Kabuya Lumuna Sando dans ses célèbres réflexions publiées par le journal Le Potentiel. Analysant les mœurs politiques de notre pays, Kabuya Lumuna mettait solennellement en garde contre ce qu'il qualifiait de « dialogues de légitimation » ou d'« arrangements de façade ». Pour cet éminent intellectuel congolais, lorsque le dialogue est vidé de sa substance pour ne servir que de simple table de négociation mercantile entre élites en quête de pouvoir, il perd toute sa force démocratique et sa capacité à stabiliser la nation. L'avertissement de Kabuya Lumuna demeure d'une brûlante actualité : le dialogue ne doit pas être un outil de manipulation ou de partage des postes, mais une institution de sincérité politique tournée vers la refondation de l'État.

Dire que le dialogue est incontournable en RDC n'est pas une vue de l'esprit, c'est un fait historique majeur. Depuis la naissance de notre pays, l'histoire démontre que les conflits majeurs ayant opposé nos dirigeants et les différents régimes politiques ont presque toujours trouvé leur dénouement autour d'une table. Les exemples abondent sur plus de quatre décennies. Pensons à la Conférence de la Table Ronde de Bruxelles en 1960, qui a permis de négocier pacifiquement l'indépendance du pays. Rappelons-nous la Conférence Nationale Souveraine (CNS) dans les années 1990, qui fut un grand moment de catharsis nationale face à la dictature. Plus récemment, les Accords de Sun City en 2002 ont mis fin à une guerre régionale complexe en réunissant toutes les composantes belligérantes pour poser les bases de la Constitution de la IIIème République, tout comme l'Accord de la Saint-Sylvestre en 2016 ou les Consultations Présidentielles de 2020 ont permis d'éviter des basculements irréversibles dans le chaos urbain.

Cette répétition historique a fini par ériger le dialogue en une véritable coutume républicaine. Or, l'adage juridique nous rappelle que « les coutumes sont des sources de lois ». Si le dialogue est le fondement juridique et moral sur lequel repose la survie de notre État à chaque moment de crise, pourquoi continuons-nous à le traiter comme un événement d'urgence au lieu de l'installer au cœur de notre fonctionnement sociétal ?

D'un point de vue scientifique, le dialogue répond à des mécanismes précis de gestion de l'information et d'intelligence collective. Les sciences de la communication et la sociologie des organisations démontrent que le conflit naît souvent d'un déficit d'altérité et d'une rupture des canaux de transmission. À mon humble avis, le dialogue doit être appréhendé comme une science de l'anticipation. Nous devons instaurer le dialogue comme une activité institutionnelle et citoyenne régulière en cas de problème social, politique ou économique. Il ne faut pas attendre le pire pour dialoguer, car dialoguer, c'est précisément anticiper pour éviter le pire. Pour ce faire, les acteurs politiques et la société civile doivent être scientifiquement outillés. Il s'agit de construire des ponts et des bases solides pour l'avancement du pays sur tous les plans. Le dialogue ne doit plus être le médecin légiste qui intervient après la mort, la guerre ou la barbarie, mais l'hygiéniste social qui maintient la cohésion du corps national.

Dès lors, face à cette répétition cyclique qui dure depuis plus de quarante ans, et pour matérialiser cette rupture avec les « dialogues de partage » dénoncés par Kabuya Lumuna, une évidence s'impose avec la force d'un impératif catégorique : nous ne pouvons plus abandonner le dialogue au seul hasard des crises ou aux improvisations de la classe politique. C’est pourquoi nous lançons un plaidoyer solennel et urgent pour l'intégration formelle et systématique de la notion de dialogue dans le programme d'enseignement national en RDC, à tous les niveaux du cursus scolaire et universitaire. Il est profondément illogique qu'un outil aussi vital pour la survie de notre nation, une pratique qui structure notre histoire depuis l'indépendance, soit totalement absent de nos manuels scolaires et de nos programmes académiques. Transmettre la culture du dialogue ne doit plus être une option, mais un devoir d’État, une matière obligatoire au même titre que l'instruction civique ou l'histoire.

L'éducation nationale doit devenir le laboratoire principal de la construction d'une paix durable. C’est dès le bas âge, sur les bancs de l’école primaire, que l’enfant doit être configuré à l'art de la discussion et désarmé face à la contradiction. En inscrivant le dialogue au cœur des programmes scolaires, nous coupons la racine même de la barbarie. Trop souvent, le spectacle offert par les adultes est celui de la prise d'armes ou de la violence verbale dès qu'une divergence surgit. Nous avons le devoir pédagogique d'enseigner aux futures générations qu'on ne prend pas des armes quand on a en face de soi des personnes qui pensent différemment. La divergence d'opinions n'est pas une déclaration de guerre ; elle est la beauté, la richesse et le moteur d'une véritable démocratie.

L'école congolaise a la responsabilité historique d'enseigner que la violence, la prise d'armes et la barbarie ne commencent pas sur le champ de bataille, mais bien dans le choix des mots. Les discours de haine, les insultes et le mépris mutuel sont les étapes préliminaires des conflits armés. En intégrant cette discipline dans le parcours d’enseignement à tous les niveaux — du primaire aux facultés universitaires —, en y inculquant les théories de la négociation, les règles de l'écoute active et le respect absolu de l'altérité, nous cesserons de former des générations prêtes à s'entretuer. Nous outillerons enfin des citoyens capables de bâtir, par la seule force des idées et de la parole raisonnée, la RDC prospère et unie de demain.

Clément Dibwe, écrivain engagé pour la mémoire et chercheur en sciences de l’information et de la communication