Alors que le monde peine à financer l’accès universel à l’eau et à l’assainissement, un paradoxe persiste : une importante partie des ressources déjà allouées au secteur n’est jamais dépensée.

Selon une étude de la Banque mondiale publiée en août 2026, le problème tient moins à l’absence de financements qu’à la faiblesse des systèmes de planification, de préparation et d’exécution des investissements publics.

L’eau est indispensable à la santé, à l’agriculture, à l’énergie et au fonctionnement de l’économie. Près de 1,7 milliard d’emplois en dépendent directement ou indirectement. Pourtant, la communauté internationale reste loin de l’objectif de développement durable n°6, qui vise à garantir à tous un accès à l’eau potable et à l’assainissement d’ici 2030. Face à cette situation, l’augmentation des financements publics et privés apparaît comme une priorité. Mais, un rapport de la Banque mondiale publié en 2024, Funding a Water-Secure Future, met en lumière un problème moins visible : les budgets déjà consacrés à l’eau sont eux-mêmes largement sous-exécutés.

Près de trois dollars sur dix ne sont pas dépensés

Selon les statistiques de la Banque mondiale, entre 2009 et 2020, le taux moyen d’exécution des budgets consacrés au secteur de l’eau n’a atteint que 72 %. Autrement dit, sur chaque dollar inscrit au budget, environ 28 cents n’ont pas été dépensés. La situation est encore plus préoccupante en Afrique subsaharienne, où le taux d’exécution s’établit autour de 62 %. Ce paradoxe est lourd de conséquences.

Alors que les Gouvernements et leurs partenaires cherchent à mobiliser davantage de ressources pour combler le déficit de financement du secteur de l’eau, des fonds déjà disponibles restent inutilisés. Au bout de la chaîne, ce sont les populations qui continuent de subir les conséquences d’un accès insuffisant ou peu fiable à l’eau potable.

L’analyse de la Banque mondiale laisse croire que les difficultés sont souvent institutionnelles plutôt que financières. Un projet hydraulique peut disposer d’un financement sans pour autant être prêt à être exécuté. La préparation des projets est parfois tardive. Les procédures de passation des marchés impliquent plusieurs administrations qui ne coordonnent pas toujours efficacement leurs actions. À cela s’ajoutent l’acquisition des terrains, les autorisations environnementales ou encore les différentes étapes d’approbation des marchés.

« Ces procédures peuvent prendre plusieurs mois, voire davantage, réduisant considérablement le temps disponible pour réaliser les travaux au cours d’un exercice budgétaire », soutiennent les experts. Résultat : les crédits prévus ne sont pas consommés et peuvent finalement être reversés au Trésor public.

« Une dotation budgétaire n’est pas un plan, mais une promesse », résume l’analyse. Pour transformer cette promesse en infrastructures, il faut une programmation suffisamment précise pour enchaîner dans le bon ordre l’acquisition foncière, la conception, la passation des marchés et l’exécution des travaux.

La planification budgétaire, un maillon décisif

Dans le secteur de l’eau, cette question est particulièrement importante. Les investissements sont généralement lourds, complexes et réalisés sur plusieurs années.

La Banque mondiale souligne ainsi l’importance de la gestion des finances publiques et de la gestion des investissements publics. La première détermine comment les ressources sont planifiées, allouées et dépensées. La seconde concerne la sélection, la préparation et la mise en œuvre des projets.
Lorsque ces deux systèmes fonctionnent mal, même un ministère disposant de ressources suffisantes peut rencontrer des difficultés à transformer son budget en infrastructures opérationnelles.

L’analyse fondée sur les données du cadre PEFA l’outil international d’évaluation de la gestion des finances publiques montre notamment une corrélation entre le niveau d’exécution des budgets de l’eau et deux dimensions : la fiabilité du budget, ainsi que la qualité de la stratégie budgétaire et de l’établissement du budget fondés sur les politiques publiques.

En clair, les pays qui disposent de stratégies sectorielles crédibles et qui inscrivent leurs investissements dans une programmation budgétaire pluriannuelle cohérente semblent mieux à même de transformer leurs crédits en réalisations concrètes.

Préparer les projets avant de chercher davantage d’argent

Pour la Banque mondiale, le débat sur le financement de l’eau doit donc évoluer. Mobiliser de nouvelles ressources reste indispensable. Mais cette mobilisation risque d’avoir un impact limité si les systèmes nationaux ne permettent pas de transformer rapidement les financements en projets prêts à être réalisés.

L’une des priorités consiste donc à constituer des réserves de projets crédibles et suffisamment préparés, afin que les financements puissent être mobilisés lorsque les conditions sont réunies. Cela suppose également de renforcer la planification à moyen terme, d’améliorer la coordination entre les institutions publiques et de mieux aligner les stratégies nationales de l’eau avec les budgets annuels.

« Place à l’eau » veut rapprocher réformes et investissements
C’est dans cette logique que s’inscrit l’initiative « Place à l’eau » du Groupe de la Banque mondiale. Son approche consiste à ne pas considérer la question de l’eau uniquement sous l’angle de la mobilisation de financements.

L’initiative encourage les Gouvernements à élaborer des pactes pour l’eau pilotés au niveau national, réunissant pouvoirs publics, partenaires au développement et investisseurs autour d’un programme commun de réformes et d’investissements.
L’objectif est de rapprocher, dans un même cadre, les réformes des politiques publiques, le renforcement institutionnel, la préparation des investissements et la mobilisation des financements.
Une telle approche pourrait permettre de mieux répondre à l’un des principaux défis du secteur : faire en sorte que les ressources disponibles ne restent pas simplement inscrites dans les lois de finances, mais se transforment effectivement en réseaux d’adduction d’eau, systèmes d’assainissement, infrastructures hydrauliques et services accessibles aux populations.

Le déficit de financement du secteur de l’eau est réel et considérable. Mais les chiffres sur l’exécution budgétaire montrent qu’une partie du problème se situe ailleurs. Augmenter les crédits ne suffit pas lorsque les projets ne sont pas prêts, que les procédures sont trop longues ou que les institutions ne coordonnent pas suffisamment leurs actions.

La réponse à la crise mondiale de l’eau passe donc par davantage de financements, mais aussi par une meilleure capacité à les utiliser. Pour les gouvernements, l’enjeu est désormais double : mobiliser davantage de ressources et construire les systèmes capables de transformer ces ressources en résultats. Car, dans le secteur de l’eau, le financement n’a de valeur que lorsqu’il devient une infrastructure, puis un service fiable pour les populations.

Olivier KAFORO